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Une
affaire qui ne sera jamais close
Par YVES MICHAUD
Résumé d'une
communication faite le 22 août 2004, à l'Assemblée annuelle des membres
de Solidarité
Yves Michaud,*association fondée
en décembre 2000, vouée à la défense de la liberté d'expression.
En 55 ans de vie publique, j'en ai vu des
vertes et des pas mûres. J'ai donné des coups et j'en ai reçus. C'était
état et demeure la règle du jeu. Au Clairon de Saint-Hyacinthe, à la
Patrie de Montréal, à l'Assemblée nationale en 1969 alors que m'opposai
à l'infâme loi 63 visant à bilinguiser le Québec, j'ai eu ma ration de
quolibets et d'injures. Au journal indépendantiste LE JOUR que j'ai
fondé en 1973, à la Délégation générale du Québec en France, dans
mes fonctions de conseiller auprès de René Lévesque, à l'assaut ces
dernières années des citadelles bancaires et des lupanars financiers, j'ai
été plus d'une fois écorché. On ne va pas à la guerre sans qu'il nous
en coûte. C'est le prix à payer pour la défense d'une certaine idée
que l'on se fait de sa patrie et de ce qu'elle a de plus précieux, sa
langue.
Montherlant disait que «se faire des amis
était une obligation de commerçant alors que la recherche d'ennemis
était un luxe d'aristocrate» ! À cette aune, je dois avoir du sang
bleu. Comme dans les arts martiaux, je carbure à l'énergie de mes
ennemis, et lorsqu'il m'arrive d'en manquer j'ai un don inné pour m'en
faire ! Ainsi a été ma vie. Je ne regrette rien. Les blessures se sont
vite cicatrisées à une exception près.
Le 14 décembre 2000 vint. Ce
jour-là fut le plus triste de mon existence parmi la race des hommes.
Comme il est dit dans une vielle chanson de mon enfance :
«C'est
de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte…
Et dame Fortune en m'étant
offerte
Ne pourra jamais fermer ma
douleur.»
Chacun des 1 338 jours qu'il m'a
été donné de vivre depuis cette date maudite, je revois 109 députés
de l'Assemblée nationale se lever comme des automates pour me couvrir de
honte et d'opprobre et salir ma réputation. Le premier a se saisir du
torchon a été Lucien Bouchard, prestement relayé par Sylvain Simard
courant sus aux caméras et aux micros pour m'associer à rien de moins
que de l'hitlérisme ! Il arrive souvent en politique, hélas ! que
les pète-sec atteignent des sommets d'imbécillité…
Qu'avais-je fait, qu'avais-je
dit, quels propos avais-je tenus pour être ainsi crucifié sur la place
publique par la plus haute institution de la nation ? Quel crime avais-je
commis pour être ainsi livré à la haine et au mépris de mes
compatriotes ? Je n'en sais encore rien après trois ans et neuf mois.
Kafka écrit dans son chef d'œuvre Le Procès en évoquant le
personnage principal de son roman : «On
avait sûrement calomnié Joseph K., car sans avoir rien fait de mal, il
fut arrêté un matin. La question essentielle est de savoir par qui il
fut accusé. Il y tant de subtilités dans lesquelles la justice se perd !
Elle finit par dénicher une lourde faute là où il n'y a jamais rien eu».
Je sais par qui j'ai été
accusé. Par les miens. Pour des motifs qui ne font pas honneur aux
instigateurs de cette saloperie. C'est sous un gouvernement du Parti
québécois que pour la première fois en des siècles de parlementarisme,
des députés censuraient les propos d'un citoyen en violation de leurs
propres règlements régissant leurs délibérations. Qui plus est, sans
qu'en seul d'entre eux prenne connaissance des propos qu'ils condamnaient.
En proie à quelle folie ou à quel délire ont-ils pu s'en prendre à l'une
des plus grandes conquêtes du Siècle des Lumières, la liberté d'expression
? Que s'est-il passé pour mettre en scène un spectacle aussi
dégradant que celui de lois et de chartes violées par ceux-là
même qui en ont la garde ? Moment d'égarement, d'hébétude, d'inconscience,
on pourrait le supposer n'étaient-ce les multiples occasions qui leur ont
été offertes de réparer l'injustice et l'iniquité qui me furent
infligées. Il doit bien y avoir des raisons secrètes et inavouables pour
expliquer qu'enfermés, claquemurés dans leur erreur, les députés n'ont
pas voulu reconnaître qu'il est des limites d'arbitraire qu'ils ne
peuvent pas impunément dépasser. Dans un état de droit, on lit l'acte d'accusation
au plus mécréant des criminels. Cela m'a été refusé. J'ai demandé à
la Commission de l'Assemblée nationale d'être entendu. Cela m'a été
refusé. J'ai demandé à l'Assemblée nationale elle-même de m'entendre.
Cela m'a été refusé. Foin du célèbre audi alteram partem !
Conformément à la Charte des droits et libertés du Québec, j'ai
présenté à deux reprises des pétitions pour redressement de griefs par
l'entremise du député de l'Assomption. Elles n'ont reçu aucune réponse
bien que l'Assemblée nationale ait l'obligation constitutionnelle de se
prononcer sur les pétitions qui lui sont présentées.
À trois conseils nationaux
successifs du Parti québécois, les délégués ont adopté des
résolutions enjoignant le gouvernement et la députation parlementaire de
procéder à une modification des règlements de l'Assemblée nationale
pour interdire expressément des motions de blâme à l'endroit d'un
citoyen. Sauf une intervention en ce sens du député Jean-Pierre
Charbonneau à l'Assemblée nationale, rien n'a été fait. Les
résolutions des militants se sont retrouvées à la morgue des
résolutions sans lendemains.
L'affaire qui porte mon nom, grave
quant au fond, prend des allures ubuesques. Sous la signature du
journaliste Gilles Normand, La Presse du 12 juin 2004 informait ses
lecteurs que le président de l'Assemblée nationale, Michel Bissonnet,
avait la veille, saisi ses collègues d'un projet de réforme
parlementaire qualifié de «document de travail». Si ce document était
adopté, écrit le journaliste, «il rendrait impossible un traitement
envers un citoyen comme celui qui a été réservé à l'ex-député,
diplomate et journaliste Yves Michaud, le 14 décembre 2000». Ce
développement majeur de l'Affaire n'a suscité aucun commentaire parmi la
députation péquiste. Silence, motus et bouche cousue. Un président
(libéral) de l'Assemblée nationale, sous un gouvernement (libéral)
restaurera une liberté d'expression bafouée par un gouvernement à
majorité péquiste qui s'est traîné les pieds pendant plus de trois ans
sans réparer une injustice infligée non seulement à l'auteur des
présentes lignes mais à l'ensemble des citoyens du Québec.
Fernand Couturier, dans un remarquable essai
intitulé «Un peuple et sa langue» **, consacre plus d'une cinquante de
pages à la motion du 14 décembre 2000. L'analyse est objective, lucide,
intelligente et documentée à souhait. L'auteur écrit : «C'est
dans cette affaire (Michaud) que le siècle a tourné. Il ne faut pas en
finir trop vite avec elle… Il semble y avoir une hâte excessive à
clore cette affaire. Elle ne sera jamais close. Si on la dissimule tout
simplement en la poussant sous le tapis… elle restera là dans la
pénombre et continuera en catimini d'empoisonner la vie commune…Une
telle affaire pourra toujours resurgir sous d'autres formes, tant et aussi
longtemps qu'il y aura de la liberté. C'est pour cela qu'elle ne sera
jamais close».
Montréal, le 22 août 2004
*737, rue Versailles, Montréal H3W 2C3
**Fondation littéraire Fleur de Lys, 44, rue
Chabot, Lévis, G6V 5M6
APPEL
AUX MEMBRES
Le 14 décembre 2004 marquera
le 4e anniversaire de la motion du blâme de l'Assemblée
nationale du Québec à l'égard d'un citoyen respecté et respectable de
la société québécoise. Agissant de la sorte, la plus haute institution
de notre démocratie parlementaire violait ses propres règlements, se
transformait en tribunal d'excommunication et laissait planer une menace
sur la liberté d'expression de l'ensemble de nos concitoyennes et
concitoyens. Qui plus est, après plus de trois ans et demi, pas un seul
des députés qui ont voté la motion scélérate n'a pu citer la teneur
des propos soi-disant fautifs qu'ils ont censurés. Aucun d'eux ne s'est
excusé, ni à l'Assemblée nationale ni publiquement, de l'injustice qu'ils
ont causée à Yves Michaud.
Solidarité Yves Michaud
appuie à fond l'ancien député qui a saisi la Cour supérieure du
Québec d'une demande en jugement déclaratoire priant ce tribunal
impartial de décréter que l'Assemblée nationale n'avait pas le pouvoir
constitutionnel d'adopter la motion du 14 décembre 2000 et qu'elle est
tenue de statuer sur la pétition en redressement de griefs déposée le
13 décembre 2001 par M. Michaud.
Le Bureau de l'Assemblée
nationale a refusé la demande de M. Michaud de défrayer les coûts de la
demande en jugement déclaratoire bien que les députés et l'ensemble de
la population ont l'intérêt et le droit de savoir si les députés ont
agi dans les limites de leur pouvoirs et prérogatives ou s'ils ont agi à
l'encontre des règles constitutionnelles et des chartes québécoise et
canadienne protégeant la réputation et la liberté de parole des
citoyens. Ce refus a été accompagné d'une décision du Bureau de l'Assemblée
nationale de confier sa défense à un bureau d'avocats de Québec,
nonobstant le fait qu'elle compte en son sein des hommes et des femmes de
loi, spécialistes du droit parlementaire. M. Michaud aura à faire face
à une justice de riches et de puissants, rémunérée à même les
deniers publics et devra compter sur les maigres ressources de Solidarité
Yves Michaud et ses propres deniers pour obtenir justice.
Votre association entend
préserver l'avenir de sorte que nos concitoyens soient protégés contre
tout acte ou procédé de censure venant de députés qui auraient l'intention
coupable de s'attaquer à leur liberté de parole et d'expression. À cet
égard, nous lançons un appel pressant à nos membres de renouveler leur
cotisation, et selon leurs capacités et moyens d'y ajouter un soutien
financier afin d'éviter que la bavure parlementaire du 14 décembre 2000
passe à la trappe de l'oubli en donnant bonne conscience aux députés
fautifs et impunis du geste irresponsable qu'ils ont posé.
François Gauthier, Président
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