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DÉFENSE DU FRANÇAIS SCIENTIFIQUE
Lettre ouverte à Monsieur Denis Griesmar,
Vice-Président,
Société française des traducteurs
Le 7 août 2000
La tentative anglo-saxonne de supprimer le français
au Bureau européen des brevets ( BEB) que vous décrivez fait partie d’une
stratégie à long terme pour éliminer le caractère officiel de toutes les
langues du monde occidental autres que l’anglais des secteurs pouvant rentrer
en concurrence avec les intérêts des pays anglophones, mais surtout de ceux
des États-Unis d’Amérique. Il est très important de souligner que la langue
française n’est pas la seule visée de façon à nous assurer, dans nos
revendications, du soutien de tous les autres pays non anglophones. Si le français
est, actuellement et plus particulièrement, l’objet des actions offensives du
BEB, c’est à cause de sa visibilité dans toutes les organisations
internationales qui lui confèrent encore une certaine légitimité.
Les Anglo-saxons travaillent activement à réaliser leur désir
d’universaliser leurs modèles dans des buts plus ou moins avouables. À ce
titre, il est intéressant d’étudier l’évolution des pratiques dans des
disciplines où les questions de nomenclature sont essentielles. En effet, dans
le domaine de la botanique, par exemple, on constate, petit à petit, une volonté
de plus en plus affirmée de conférer un caractère officiel et international
aux appellations anglo-saxonnes. Le latin occupait traditionnellement ce rôle
dans la botanique et avait été choisi pour des raisons purement techniques. En
effet, n’étant la langue de personne, son usage obligatoire dans les
nomenclatures permettait de minimiser les publications intempestives et indésirables
utilisant des noms autres que des noms latins. En 1988, lors d’un congrès à
Berlin, on avait déjà évacué autoritairement le français qui était jusqu'à
cette date l’une des langues officielles du code (et la langue d'origine du
code). Il est clair que la tendance est désormais à l’évacuation du latin
au profil de la seule langue anglaise. Désormais, lorsqu'on voudra être précis,
par exemple dans les flores françaises, il faudrait employer non plus “Pinus
cembra” pour l'arole, mais Arolla pine, l'amanite tue-mouche serait désignée
par Fly agaric au lieu “d'Amanita muscaria”. Pour éviter les
publications intempestives, il a donc fallu penser à une disposition supplémentaire
pour tourner la difficulté : inventer la notion d'enregistrement de la
publication. Seulement voilà, tel que le mécanisme est proposé, tout le contrôle
serait dès le départ dans les mains des anglo-saxons. Quoi de plus naturel, en
effet, qu’un domaine utilisant la langue anglaise en exclusivité, soit sous
la houlette d’un organisme anglo-saxon? Dans le nouveau système envisagé, ce
sont donc eux qui distribueraient les autorisations collectées dans chaque pays
pour enregistrer de nouvelles espèces par l’intermédiaire de tel ou tel
institut reconnu par eux et répondant à leurs seuls critères, tout en se réservant
le droit d'entériner l'enregistrement ... ou de le refuser. Cela équivaudrait
à une prise en main de l'ensemble du système de publication des noms de
plantes et organismes assimilés, en fait de tout le règne vivant, car d'autres
propositions sont faites simultanément par ces mêmes Anglo-saxons pour
remplacer tous les codes de nomenclature par un code unique, dit Biocode, un
code d’où le mot “international” a d'ailleurs été délibérément
supprimé. On devine aussi les implications d’un tel système sur d’éventuels
brevets concernant des médicaments extraits de plantes dont les noms
“officiels” n’auraient pas été enregistrés et qui pourraient ainsi être
invalidés... Il faut reconnaître que les anglophones manœuvrent très
habilement pour conforter leur position en utilisant souvent des techniques
furtives qui fixent l’attention sur une proposition innocente, et apparemment
utilitaire, tandis que l’objectif recherché est l’appropriation en amont et
en aval de tous les mécanismes et activités qui permettent de percevoir l’équivalent
d’un impôt sur toute valeur ajoutée, dans quelque domaine que ce soit...
La demande anglo-saxonne de lever l’obligation de traduire en français les
brevets européens, comme dans les autres langues européennes relève d’une
logique analogue. À plus ou moins long terme, tout le système d’octroi des
brevets se retrouverait inéluctablement aux mains des anglophones et, plus
probablement, des Américains. Là encore, comment pourrait-on justifier, à
long terme, qu’un système qui utilise exclusivement la langue anglaise ne
soit pas sous contrôle direct d’anglophones? Cela serait d’autant plus
important que les questions de terminologie et de rédaction auraient des
implications énormes sur le plan juridique et que les à-peu-près ne
pourraient en aucun cas être tolérés. Les non-anglophones de naissance
seraient donc automatiquement exclus de tout le système des brevets européens.
Mais cela va beaucoup plus loin. À terme, tous les pays non anglophones se
mettraient complètement à la merci des pays anglophones, en particulier des États-Unis
pour leurs demandes de brevets et d’octrois de licences diverses.
Nous connaissons aujourd’hui, sur le plan monétaire, tous les excès que nous
ont amenés l’introduction d’une monnaie internationale qui s’appelle le
dollar, dont la valeur n’est plus basée depuis 1971 sur aucune richesse
tangible et qui est, depuis cette époque, gérée par les Américains dans leur
seul intérêt. Le recours à la seule langue anglaise, prétendument plus “véhiculaire”
dans le domaine des brevets, est considérablement plus menaçant à long terme
car elle mettrait en place un fantastique mécanisme hégémonique américain
sur toute la science et les techniques occidentales.
Les arguments aujourd’hui dispensés par les anglophones, qui sont d’ordre
apparemment pragmatique, sont efficacement relayés par une soi-disant élite,
pleinement acquise aux idées américaines et totalement colonisée mentalement.
Il s’agit de diminuer les coûts, de normaliser et d’unifier les
nomenclatures et les désignations dans une économie “mondialisée”,
d’abandonner, une fois pour toutes, toute attitude chauvine vis-à-vis d’un
cadre national suranné et naturellement dépassé, et de s’intégrer
pleinement dans un monde fraternel gouverné par les lois saines de libre
concurrence où, seuls, les meilleurs gagneraient. Sur le plan linguistique,
nous serions également dépassés par les “prodigieuses avancées”
technico-scientifiques, américaines comme par hasard, et nous ne pourrions plus
nous passer des appellations et nouvelles terminologies anglo-saxonnes. Tous ces
arguments sont éminemment fallacieux et peuvent être, tour à tour, complètement
démolis, mais ils ont néanmoins beaucoup de résonance chez les esprits
simples. Heureusement, de nombreuses sommités américaines sont les premières
à remettre les choses à leur juste place. A ce titre, j’aimerais citer John
Kenneth Galbraith, célèbre professeur d’économie à Harvard qui déclarait:
“La mondialisation n’est pas un concept sérieux. Nous l’avons inventé
pour faire accepter notre volonté d’exploiter les pays placés dans notre
zone d’influence...”. Doit être également cité Alastair Pennicook qui dénonce
le caractère néocolonial de la langue anglaise dans son ouvrage “English
and the discourses of colonialism”. Malheureusement, leurs messages ne
sont pas aussi bien relayés que ceux de la classe dirigeante qui a pour but de
nous instiller un système de valeurs favorisant ses intérêts exclusifs.
Mais il y a encore plus grave, le recours systématique à des sources
d’information scientifique rédigées en langue anglaise occulte de plus en
plus souvent les travaux des non francophones. Il n’est plus rare, désormais,
de trouver dans des livres français des références bibliographiques à des
articles ou livres en anglais publiés par des francophones, qu’il s’agisse
du maître de conférences Lambda publiant en anglais pour gagner le respect des
équipes ministérielles chargées d’évaluer ses travaux, ou de grands mathématiciens
ou physiciens qui ont laissé une trace indélébile dans leur discipline.
C’est ainsi que je suis tombé récemment sur une référence au mathématicien
Hadamard, figure de proue de l’école française d’analyse fonctionnelle,
qui était présenté comme un mathématicien anglo-saxon, avec un pointeur vers
un de ses livres qui était, en fait, la traduction anglaise d’un de ses
ouvrages écrits en français!! Il ne faudra pas qu’un demi-siècle s’écoule
pour que l’on nous dise que Grignard, Arago, Kastler, Pasteur, Claude Bernard
et Laplace étaient américains... et nous le croirons! Il suffit de se rendre
au British Museum de Londres ou de consulter l’Encyclopédie Britannica
pour réaliser que le monde scientifique anglo-saxon est sur représenté au
point de presque exclure les contributions du reste de l’humanité.
Ces dérives sont extrêmement dangereuses dans les conséquences qu’elles présenteront
inéluctablement à long terme sans compter la stérilisation qu’elles ne
manqueront pas de produire au sein des chercheurs non-anglophones qui finiront
par se sentir tellement inférieurs à leurs homologues anglo-saxons qu’ils se
redirigeront dans les secteurs technico-commerciaux, une tendance qui se dessine
déjà d’ailleurs et qui a été récemment dénoncée par Pierre-Gilles de
Gennes, prix Nobel de physique 1991. Les enjeux sont extrêmement sérieux car
une hégémonie complète du monde anglo-saxon en science entraînerait inéluctablement
la dégradation complète de la recherche pouvant se faire aux États-Unis mêmes,
par absence de compétition.
Quant aux Japonais, qui favorisent l’élimination des langues autres que
l’anglais du Bureau européen des brevets, il est fort possible que cette
disposition fasse partie d’une stratégie asiatique à très long terme, pour
éliminer l’Occident du paysage technico-scientifique global. Quant au court
terme, cette politique leur permet d’inonder à bas prix le marché des
brevets dans des buts commerciaux et non commerciaux également. Est-il besoin
de rappeler ici qu’au moins la moitié des brevets japonais actuels sont en
fait des leurres pour lancer les chercheurs sur des fausses pistes ou des culs-de-sac technologiques
desquels ne peut émerger aucune invention crédible ?
Il est important de souligner que l’offensive du BEB n’a pour but que
d’entériner officiellement une situation de fait qui perdure depuis de très
nombreuses années, c’est-à-dire le recours systématique à l’anglais en
matière de publication technico-scientifique. Alors que la plupart des États
européens, par exemple, investissent beaucoup d’argent des contribuables dans
la recherche fondamentale, ils admettent sans sourciller que le résultat de
celle-ci soit, pour l’essentiel, publié dans des revues placées sous la
houlette de groupes anglo-saxons. L’aboutissement logique de cet état de
choses est la situation que nous avons aujourd’hui au niveau des brevets. Or,
défendre nos droits au niveau des brevets doit entraîner, à long terme, une révision
complète de cette politique de publication des résultats scientifiques de
toute recherche avec, en plus, l’indispensable développement de nouveaux critères
dans l’évaluation des chercheurs.
Il serait souhaitable que les organisations dont le
raison sociale est la “défense de la langue française” sortent de leurs
petites préoccupations lexicographiques et grammaticales pour expliquer à la
population que les enjeux derrière la langue sont terriblement plus importants
et cruciaux que la rectitude orthographique et syntactique. La publication de
livres tels que “La grande rupture” de Zinoviev, “Qui veut tuer la
France” de Daniel Rémy, “La destruction de la France” de Jean-Claude
Barreau, “La mort du français” de Claude Duneton, “Plus français que
moi, tu meurs”, de Philippe Séguin, “La philosophie biologique” d’André
Langaney (cet ouvrage comprend une réflexion élaborée sur la publication
scientifique et une vive critique du système actuel) semble indiquer qu’une réaction
générale est en train de se construire. La publication de ces livres
politiquement très incorrects aurait été impensable il y a seulement quelques
années. Il est également urgent d’étendre le débat aux autres langues
telles que l’italien ou l’allemand qui, si elles sont moins représentées
que le français, n’en apportent pas moins au patrimoine global de l’humanité.
J’invite tous mes correspondants à retransmettre ce courrier aux responsables
des organisations éducatives ou industrielles au sein desquelles ils
travaillent pour qu’ils contactent nos élus de façon à enrayer
l’offensive actuelle qui se déroule au sein du Bureau européen des brevets.
Denis Griesmar et moi-même nous tenons à votre disposition pour vous adresser
la documentation complète dont nous disposons à ce sujet.
Cordialement,
Charles Durand, Enseignant-chercheur,
Université de technologie de Belfort-Montbéliard
Courriel de Denis Griesmar : denis.griesmar@wanadoo.fr |