Drapeau des Patriotes

Les Patriotes, à quoi ça sert?

par Gilles Laporte, historien, UQAM

Le 17 janvier 2000

99 condamnés à mort ; 8 exilés aux Bermudes ; 58 en Australie ; 7 000 combattants en 1837 ; 7 750 en 1838 ; 325 personnes mortes sur les champs de batailles ; 3 villages rasés ; 1 700 prisonniers ; environ 3 000 réfugiés aux États-Unis, 12 pendus et suspension de la constitution et des libertés démocratiques pour quatre ans. 1 700 prisonniers dans un Bas-Canada de 630 000 habitants c'est, en proportion de la population, comme si on avait incarcéré 17 000 personnes lors des événements d'octobre 1970, soit 30 fois plus. Voilà qui donne la juste mesure à ces événements. La plus vaste opération policière de l'histoire du Québec. C'est imposant, mais est-ce en soi important ? Car pas besoin d'être professeur d'histoire pour constater à quel point l'acquisition de connaissances est de nos jours réduite à des fins strictement utilitaires. À quoi ça me sert d'apprendre ça ? En quoi cela peut-il de me servir ? Nous avons tous entendu ça à propos de l'histoire. La connaissance s'en trouve ainsi ramenée à une stricte question de compétence et reléguée au rang d'information ponctuelle, positive, où il n'y a guère de place pour la nuance ou l'équivoque. On peut déplorer cet état de fait, qui correspond, j'imagine, aux impératifs d'une société à haute technicité, où l'érudition se mesure en termes de compétences techniques et où c'est la technologie plus que la philosophie qui délimite le champs des possibles. Mais il reste que l'expression «à quoi ça sert ?», surtout quand on parle de l’histoire, particulièrement quand on parle des rébellions de 1837-1838, revêt l'attrait de supposer une action. Elle implique que la connaissance doit servir, qu'elle puisse être investie dans la production d'autres connaissances peut-être, mais toujours en bout de ligne afin d'être appliquée et d'agir d'une manière ou d'une autre sur une réalité, en l'occurrence sur celle du Québec contemporain. C'est pourquoi l'historien québécois ne peut péremptoirement repousser cette question et se doit de la considérer comme recevable, car le public entend que l'histoire qu'il raconte puisse offrir certaines leçons.

L'histoire du Québec, les rébellions, les Patriotes de 1837-1838, à quoi ça sert donc ?

Un siècle et demi après les troubles ça me chicote autant que vous et c'est pourquoi j'ai accepté l'aimable invitation du Club souverain de l'Estrie que je remercie par la même occasion. Une question aussi biscornue peut d'une part être abordée par son petit bout. Je pourrais ainsi vous livrer un discours patriotique et démagogique où, avec force postillons, je chanterais les exploits de ces martyrs de la liberté, vous conjurant à marcher sur leurs pas glorieux et de prendre le maquis, vous saisir des caches d'armes, vous emparer de Radio-Canada et diffuser ad nauseam des manifestes du FLQ. La même question peut également, ce qui est plus courant, être prise par son gros bout. Par d'infinies nuances et mises en garde, je pourrais longuement décrire ce que le projet patriote n'était pas, de quelles myriades de facteurs il faut tenir compte, à quel point le contexte de 1837 est différent du nôtre, etc. Dès lors, j'aurais peut-être fait de vous des intellectuels plus prudents, mais je n'aurais rien dit sur ce à quoi tout cela peut vous servir, j'aurais renoncé à donner un sens à ces événements, je serais demeuré insignifiant. En prenant la question par le milieu j'essaierai de m'en tenir à deux ou trois considérations seulement afin que les quelques affirmations dont je veux vous convaincre ne soient pas enterrées sous une tonne de nuances. «Les Patriotes à quoi ça sert ?» est une question d'autant plus recevable qu'on se la pose au Québec depuis le lendemain même des rébellions. Après le Rapport Durham, s'installe au Québec une espèce de grande honte, bien représentée par les éditoriaux d'Étienne Parent qui recommande de tout laisser tomber et de se laisser assimiler. Oh ! il y a bien, Wolfred Nelson, le héros de Saint-Denis, Jean-Olivier Chénier le martyr de Saint-Eustache ou Louis-Joseph Papineau, toujours revêtu de son aura magique, mais leurs actions et leur pensée sont désormais momifiées dans le grand sarcophage du panthéon national. Au moins jusqu'en 1920, il est bien question des valeureux, des glorieux Patriotes, mais du projet social, il n'est plus question, de leur lutte pour la démocratie ou pour l'émancipation nationale non plus. Lisez Sulte, David, Casgrain, Bédard et les autres historiens de la fin du siècle, tous, à part peut-être Garneau n'en ont que pour le Grand Papineau, le Grand Duvernay, le Grand Chénier ainsi ramenés au titre d'icônes emblématiques banalisés entre, en amont, un Champlain ou un Montcalm et, en aval, un Mercier ou un Henri Bourassa. Classés sous la rubrique grands démocrates et grands canadiens, on les délaye désormais à la même sauce que les Pères de la Confédération et les pionniers du Dominion of Canada. En 1891, dans la collection The Founders of Canada, entre Lord Sydenham et Robert Baldwin on insère un Papineau. De la finalité et surtout de l'originalité du message patriote on ne dit rien. Les 92 Résolutions résumées en trois lignes, du projet économique et social du parti patriote, généralement pas un mot. À la question «Les Patriotes à quoi ça sert ?», en 1900 on aurait répondu des modèles de courage et de dévouement à la Patrie. Point. À l'instar de notre Céline Dion qui chante très bien, de Jacques Villeneuve qui roule très vite en voiture, Papineau, Morin ou O'Callaghan ont travaillé très très fort pour leur pays et peuvent dès lors être inhumés au musée sans autre autopsie. Entre 1920 à 1940 par contre, dans la mémoire des Québécois telle que traduite par leurs historiens, on va assister à un tout autre usage des Patriotes, usage beaucoup plus tendancieux, puisqu'il ne s'agit plus simplement de célébrer des gloires nationales, mais carrément de réinterpréter le message patriote et d'en éprouver la pertinence dans le Québec du XXe siècle. Car Lionel Groulx, Gérard Filteau ou Stanley Rierson souhaitent clairement tirer de leur réflexion sur l'histoire un programme d'action face à des défis bien contemporains. Plongés dans la Grande crise, puis dans la Seconde guerre, en lutte pour se doter d'un État français purgé de sa clique anglo-étrangère, d'une économie autogérée et d'un leadership fort, le Québec des années 30 trouve d'étranges résonances dans la lutte des Patriotes et cherche à en tirer une leçon. Les historiens d'alors vont donc plutôt célébrer le nationalisme des Patriotes, leur lutte pour l'affirmation culturelle et le droit à des institutions nationales distinctes. Avec la Révolution tranquille des années 1960, la mémoire des rebellions va de nouveau se poser avec une grande acuité, mais pour en faire un tout autre usage. La question «Les Patriotes à quoi ça sert ?» est de nouveau lié à un projet dynamique et politique ; sauf que pour Hubert Aquin, Maurice Séguin, Pierre Vallières ou Gilles Bourque, ce qu'il importe désormais de revaloriser c'est le message démocratique et social des Patriotes. C'est qu'en 1960 on met fin à un siècle de cléricalisme au Québec et que, à l'autre bout du spectre, les Patriotes de 1837 apparaissent désormais comme les lointains pionniers d'un État québécois laïc et indépendant, promoteurs de la démocratie populaire, voire de la lutte des classes face à l'impérialisme conquérant. Cette perception est au centre de l'usage que, par exemple, les felquistes de 1970 font de la mémoire des Patriotes. Par un procédé d'amalgame le francophone doit aussi se battre parce qu'il est un prolétaire et l'anglophone doit surtout être combattu parce qu'il est un exploiteur capitaliste. La gauche intellectuelle des années 1970 se mirera ainsi dans la lutte des Patriotes en voulant y voir une lutte nationale bien sûr, mais surtout sociale, c'est-à-dire pour la justice, la démocratie et le pouvoir populaire. Encore aujourd'hui, à ce qu'il me semble, les Patriotes de Pierre Falardeau ne disent pas autre chose. Il me semble cependant qu'à l'heure actuelle on tende de nouveau à plutôt valoriser l'héritage nationaliste des Patriotes. Qu'il suffise d'envisager la production culturelle portant sur cette période, sous forme de romans, de télé-romans, ou de biographies de femmes patriotes, ces gardiennes de la race. L'accent est de nouveau mis sur l'héritage culturel et linguistique qu'auraient défendu les Patriotes. En même temps, l'essor du racisme au Canada anglais, les délires de la Montréal Gazette et les manœuvres machiavéliques du Plan B stimulent bien naturellement une réaction de type nationaliste. Ça rappelle un peu le Québec de Lionel Groulx, alors que les Patriotes servirent aussi à cautionner l'existence d'un État français, basé sur la préservation des traits culturels de la majorité d'origine française, seul moyen de faire efficacement face à la xénophobie canadienne-anglaise. Au-delà du balancier de l'histoire, il est opportun je crois de rappeler un certain nombre de faits afin que, s'il appert qu'on doit tirer une quelconque leçon des événements de 37, celle-ci fasse la meilleure part possible à l'authenticité historique. J'entends d'abord rappeler en termes simples les principales revendications des chefs patriotes, en particulier la place qu'y occupent les revendications de type national, visant par exemple à préserver la culture franco-catholique. Je tenterai enfin d'expliquer l'imposante mobilisation populaire sur laquelle les Patriotes purent s'appuyer. Je terminerai enfin sur ce que de jeunes Québécois, engoncés dans la conjoncture actuelle, devraient selon moi retenir de la lutte des Patriotes de 1837-1838.

En somme, j’aimerais apporter ma modeste réponse à la question: «Les Patriotes, à quoi ça sert ?» 

I

Disons-le clairement, la lutte du parti patriote, au moins entre 1827 et novembre 1837 fut essentiellement une lutte politique en vue d'objectifs politiques, visant en somme à réformer les institutions coloniales afin de les démocratiser et de les ouvrir à la volonté populaire. Des premières pétitions contre le gouverneur Dalhousie, jusqu'à la dernière résolution adoptée par la plus obscure assemblée populaire et pour chacune des 92 résolutions, il n'est question que de conquête de droits démocratiques. Que le Conseil législatif soit élu par le peuple, que l'exécutif soit choisi en conformité avec la majorité à l'Assemblée, que les fonctions officielles ne puissent pas être cumulées, que la Couronne puisse choisir juges, procureurs, officiers de milice sans considération partisane et que l'Assemblée législative, élue démocratiquement, puisse obtenir des pouvoirs supplémentaires. Voilà les revendications patriotes, voilà pourquoi on s'est battu à Saint-Denis. Qu'on prenne à témoin les 92 Résolutions, qui font 35 pages de texte serré. Il n'y est question que de réformer les institutions politiques et juridiques afin de les asservir aux règles démocratiques. Il est bien sûr parfois question de la gestion des terres, de réformes économiques et sociales, mais il est clair dans l'esprit des chefs patriotes que les réformes politiques sont préalables et constituent, disons un peu naïvement, la panacée aux divers maux dont souffre alors le Bas-Canada. Contrairement à ce qu'on a pu écrire, ces revendications n'ont rien d'esthète ou de déconnecté par rapport aux préoccupations populaires. Dans le premier tiers du XIXe siècle, de telles revendications traduisent au contraire une vision pénétrante des enjeux sociaux et sont d'ailleurs au coeur du débat dans bon nombre d'autres sociétés occidentales de cette époque. La lutte des Patriotes, qu'on remonte jusqu'à Elzéar Bédard, qu'on relise Étienne Parent ou qu'on dépoussière Papineau, fait la synthèse de tout un courant de radicalisme agraire, d'essence républicaine, qui valorise une démocratie plus directe reposant sur la classe des petits propriétaires fonciers. Qu'on retrace la pensée des Whigs anglais les plus avancés autour de James Fox, des tenants de la démocratie jacksonniène aux États-Unis, d'un Simon ou d'un Fourier en France, on retrouve les mêmes idées débattues. Lorsque le Comité de correspondance de Montréal achemine des résolutions aux députés radicaux anglais, John Roebuck, Lord Brougham ou au leader irlandais Daniel O'Connell, ceux-là n'ont pas à scruter longtemps ce que souhaitent les Patriotes, ni la portée profonde de leurs revendications, puisque ces débats sont aussi menés ailleurs.

En 1837, le grand combat est contre le vieil état aristocratique baignant dans le népotisme et la corruption. Le gouvernement n'est alors qu'un dépositaire de privilèges réservés à la vieille noblesse dans la métropole et aux amis du Régime dans les colonies. La lutte des Patriotes consiste à s'approprier de l'État afin d'en user dans l'intérêt du peuple. Il est donc foncièrement révolutionnaire. De là à savoir si ce projet est dans le sens de l'histoire, s'il vise à créer une bourgeoisie nationale, s'il est doublé d'un projet économique et social conséquent, là, c'est une autre question, j'en conviens. Disons simplement que Karl Marx n'a peut-être pas tout vu. De la langue, de la culture, des coutumes franco-catholiques, les Patriotes ne parlent pratiquement jamais. Depuis des années que je lis La Minerve, The Vindicator, que je feuillette les résolutions d'Assemblée, les procès-verbaux du Comité central du parti, je n'ai pas vu dix mentions qui permettent de croire que le projet patriote consistait à promouvoir la culture ou la langue française. Je mets quiconque au défi de me trouver un seul texte officiel où les Patriotes auraient prétendu que le français doit être protégé comme tel ou que le Britannique soit néfaste parce qu'il est de culture anglo-saxonne. Le pensée patriote, le programme patriote, et là je confonds son aile radicale et son aile modérée, est issu de la Philosophie des Lumières et de la Révolution américaine pour qui le peuple est cette instance intangible et irrépressible et la seule source de légitimité. En ce sens, consultez les textes de Papineau, de Viger ou de Parent, ils ne sont pas plus chauvins que ceux de Robespierre ou de Thomas Jefferson. C'est selon moi le plus grave malentendu à propos de l'héritage patriote. D'où vient alors, au-delà de quelques déclarations surexploitées, l'impression que les Patriotes furent avant tout les gardiens de la langue et de la culture? C'est une toute autre question que celle que je comptais aborder aujourd'hui, sur laquelle on pourra revenir lors du débat et que je vais vite éluder en invoquant qu'un argument circonstanciel. Cet argument, c'est l'État bas-canadien lui-même... Le discours patriote, prend racine, se consolide et s'affirme à l'intérieur d'un cadre constitutionnel unique dans notre histoire, celui de l'Acte constitutionnel de 1791. On sait que par cet acte la métropole britannique concédait une Chambre d'assemblée élue démocratiquement, capable de proposer des lois, de voter le budget, mais incapable d'imposer ses vues à l'exécutif. Mais le trait essentiel de ce cadre constitutionnel c'est le territoire bas-canadien lui-même. Une colonie c'est vrai, mais qui relève directement du gouvernement de Londres. Un territoire donc, semblable au territoire du Québec actuel, mais doté de sa propre administration, de ses propres institutions et de ses propres représentants. Un État, par ailleurs, où les Franco-catholiques forment 80% de la population. À aucun autre moment de leur histoire, les Canadiens-Français ne bénéficieront d'un cadre se rapprochant à ce point de celui d'un état souverain. Dès lors, la lutte pour la démocratie, pour la souveraineté populaire, ce qui est la véritable revendication des Patriotes, devient PAR LE FAIT MÊME, une lutte pour le français et la culture française puisque ces traits constituent la caractéristique intrinsèque du quatre cinquième de la population. Les Patriotes purent ainsi parfaitement concilier lutte pour la démocratie et lutte pour la nationalité. Leur nationalisme, bien réel il faut tout de même le dire, demeure implicite et résolument un nationalisme territorial puisque la communauté nationale se confondait virtuellement avec les contours de l'État bas-canadien.

Après l'Union de 1840, une solution savamment cruelle, les Canadiens français n'auront plus l'occasion d'aussi bien concilier nationalisme et démocratie. Le premier à s'en apercevoir sera le parti des rouges, pourtant très proche des Patriotes, mais qui, taxé de sectarisme, finira, écoeuré, par prôner l'annexion aux États-Unis. Une fois troqués les lambeaux de souveraineté par nos élites tranquillisées lors du Pacte de 1867, les francophones seront désormais fondus dans un État «multinational» canadien qui ne reconnaît pas leur spécificité et où ils sont résolument minoritaires. À partir de là, chaque geste visant à affirmer la spécificité du Canada français, même en s'appuyant sur un État québécois, sera désormais perçu par le reste du Canada comme un tribalisme régional, issu d'une minorité culturelle et animée par un réflexe ethnique. Cette précision peut aider à comprendre une partie des problèmes qu'aura le nationalisme canadien-français à se dépêtrer de son étiquette ethnique avant 1960, alors qu'il arrive, tant bien que mal, à s'appuyer sur l'état québécois. On peut ainsi mieux saisir pourquoi, par exemple, les Patriotes pouvaient célébrer un nationalisme civil lors d'assemblées populaires monstres alors que le FLQ des années 60 en était réduit à placer des bombes. C'est que dans le cadre bas-canadien, la lutte patriote s'appuyait sur une identité culturelle représentant la vaste majorité du peuple, alors qu'en 1970, tout comme aujourd'hui d'ailleurs, la démocratie telle qu'elle s'incarne dans l'espace canadien dessert les Québécois et a plutôt servi à suspendre les droits de la personne, à nier les dispositions de notre Charte ou le droit à tenir un référendum gagnant. En somme, à «protéger les Québécois contre eux-mêmes».

II

«Les Patriotes : à quoi ça sert ?» C'est en tout cas un véritable modèle de mobilisation populaire, sans égal dans notre histoire, qui a conduit ce peuple, vaincu par la Conquête, 70 ans plus tôt, à se soulever d'un bloc, au péril de son existence, pour réclamer certains droits, ma foi, très élevés. Bien que confinée au district de Montréal, cette mobilisation fut massive et intense, en particulier au sud de la province où, dans des villages comme L'Acadie ou Napierville, la majorité des hommes adultes auraient participé à des affrontements armés. Si on oublie la pétition signée par 87 000 personnes en 1 834 en faveur des 92 Résolutions, les milliers de personnes qui participent aux grandes assemblées populaires, on a le nom de plus de 6 400 individus participant à des activités partisanes comme telles : comité, associations, délégués à des conventions et pas moins de 10 000 hommes participant de fait aux actions armées. Qu'est-ce qui fait que de modestes paysans en général pauvres et en proie à bien d'autres soucis se soient levés comme un seul homme à l'appel de leurs chefs? Qu'est-ce qui explique que des paysans illettrés et pas toujours bien informés aient pris les armes pour des motifs aussi alambiqués que la responsabilité ministérielle ou l'électivité du Conseil législatif? Disons qu'il est bien sûr que l'attraction suscitée par le mouvement patriote repose premièrement sur la profonde détresse économique d'une large frange de la population, une détresse que les chefs patriotes surent habilement canaliser vers une action politique cohérente. On pense d'abord à la terrible crise agricole qui, depuis le début du XIXe siècle se signale par une baisse des rendements et des prix agricoles. On pense aussi à la crise financière qui frappe le Bas-Canada à partir de 1836, au surpeuplement de la zone seigneurial ou à l'arrivée massive d'immigrants irlandais pauvres et souvent malades. Toutes ces crises se sont un temps cristallisées autour d'un enjeu politique, permettant aux leaders patriotes de tabler sur l'amertume des masses. La deuxième explication à l'imposante mobilisation de la population lors des troubles réside dans la largesse de la plate-forme des revendications patriotes qui permit en particulier à plusieurs régions du Bas-Canada de faire valoir des préoccupations locales ou culturelles.  Ainsi, à Sainte-Scolastique, le 1er juin 1837 on dénonce bien sûr l'exécutif et le gouvernement, mais on déplore également la tenure telle qu'appliquée dans les cantons de Chatham et de Grenville, de même que le monopole de certains marchands ayant obtenu les contrats d'approvisionnement de la garnison de Carillon. À Saint-Michel-de-Bellechasse on dénonce le petit nombre de bureaux d'enregistrement dans le canton de Upton, à Québec, l'absence d'une station de quarantaine pour les immigrants irlandais, etc. Partout les mots d'ordre restent les mêmes : Conseil législatif électif et responsabilité ministérielle, mais les grands principes sont relayés dans chaque région par des préoccupations plus immédiates, ce qui contribue encore davantage à élargir la ligne de masse du mouvement patriote et à en faire le canal principal du courant de mécontentement. Quand un Joe Thibodeau est embusqué à Saint-Denis et qu'il met sa vie en jeu pour repousser les soldats anglais, est-ce vraiment pour le conseil électif ou la responsabilité ministérielle qu'il risque la mort ? Probablement pas. Il a peut-être en tête des considérations plus personnelles, une famille à nourrir, il lui manque de terre, il souffre du mépris qu'il subit au chantier. Ou peut-être encore pense-t-il au moment de presser la détente : Tin ! Prend ça «mon maudit Anglais»! L'étendue de la palette des motivations a probablement nuit à la cohésion du mouvement, surtout au moment de l'action armée. Il reste cependant clair qu'à la veille des troubles il existe une impressionnante coalition des masses derrière leurs leaders locaux et derrière le parti patriote. Ce mécontentement serait resté stérile si le mouvement n'avait pu compter troisièmement sur l'excellence de son organisation. On pense moins ici au processus électoral comme tel - les élections ne sont alors qu'un exercice puéril, dénué de débats de fond et qui provoque peu l'enthousiasme - qu'aux structures du parti patriote comme tel. Dans l'été qui précède les élections de 1834, et dans la plupart des comtés francophones, il existe déjà une association patriotique ou un comité de vigilance chargé d'acheminer les résolutions du Comité central et permanent de Montréal. Pour chaque région, voire pour chaque comté du Bas-Canada on peut déjà identifier des leaders gravitant autour du député, solidement ancrés dans leur milieu et parfaitement au fait du credo patriote. Le parti patriote est le premier parti moderne dans l'histoire du Québec, doté d'une aile parlementaire, le caucus des députés patriotes, d'un comité permanent, d'associations de comté et surtout d'un solide base à la grandeur de la colonie. N'oublions pas ces importants organes de diffusion que furent les journaux : Le Libéral, Le Vindicator, le Stanstead Journal, l'Écho du Pays et surtout La Minerve qui, malgré des tirages dérisoires, circulent sur l'ensemble du territoire. Une dernière explication de cette mobilisation réside dans le développement dramatique que connaîtra l'agenda politique entre l'hiver 1834 et novembre 1837. Rappelons que les 92 Résolutions sont adoptées en février et acheminées en Angleterre en mars 34. Qu'immédiatement s'enclenche une vague d'assemblées populaires visant à appuyer ces résolutions et menant aux triomphales élections d'octobre 1834 où le parti patriote rafle 90% des comtés. Dès lors les députés refusent systématiquement de voter le budget, entraînant une crise des finances de l'État dont les résultats sont bientôt partout visibles. On en est là quand, en mars 1837, le Bas-Canada reçoit la réponse officielle à ses 92 Résolutions : un non retentissant, doublé du droit à l'exécutif de dépenser le budget sans l'autorisation des députés. L'été 1837 sera donc celui des assemblées monstres, d'autant plus nombreuses que le gouvernement les interdit à compter de juin. La désobéissance civile se répand alors. Des juges de paix démissionnent, les charivaris se multiplient, le mouvement de boycottage s'étend. Les événements contribuent à ce point à stimuler la colère et la mobilisation populaire que c'est à se demander, selon plusieurs historiens, si le gouvernement ne cherchait pas délibérément à jeter la population dans les bras des plus radicaux.

III

«Les Patriotes à quoi ça sert ?» D'abord, quelque 170 ans plus tard, ils continuent à nous servir une leçon de dévouement individuel, alors qu'avec des ressources dérisoires, malgré une opposition puissante et de très faibles chances de succès, on a pu assister à une impressionnante mobilisation populaire. Dans un tel cas il a fallut que chaque individu ait la conviction que sa seule volonté, que sa seule conviction devait être une arme suffisamment puissante pour changer le cours des choses.

Rappelons-nous aussi qu'une telle mobilisation s'est réalisée sans le support d'un État ou d'un gouvernement mais plutôt contre un État, fermement décidé à les assujettir. Les Patriotes nous rappellent l'importance de petites organisations, fermement ancrées dans le milieu, en marge des rouages de l'État, mais capables d'agir ensemble en vue d'une action concertée. Les rébellions nous rappellent aussi que la conjoncture peut jouer un rôle crucial dans les stratégies d'action et qu'une mobilisation populaire massive demeure un événement trop rare, trop important et trop bref pour le laisser passer. Le soulèvement patriote se situe au terme d'une conjoncture favorable, stimulée par diverses crises socio-économiques et par un agenda politique époustouflant et sur lequel ils ont su tabler. Les Patriotes nous rappellent aussi qu'il est important de claironner un petit nombre de principes fondamentaux simples, mais inaliénables. Mais qu'en même temps, un projet national doit pouvoir inclure divers types d'aspirations, être sensible aux caractéristiques des diverses communautés régionales ou culturelles pouvant converger vers une action commune. En revanche, l 'échec des rebellions peut aussi s'expliquer par des revendications devenues trop étriquées. En 1837, à la veille des combats, les débats internes et les sources de division se multiplient au sein du mouvement patriote, alors même que le bruit des canons commandait plutôt de faire front commun. De là l'importance de ne s'en tenir qu'à certains grands principes généraux et généreux et de ne pas s'aventurer dans une recherche à tout prix du consensus, sinon la division s'installe et les appuis les plus fragiles nous font défaut aux moments les plus sensibles, les plus déterminants. Les rébellions de 1837-38 nous rappellent enfin d'une manière dramatique combien l'adversaire est puissant, habile et sait très bien jouer la carte de la division, en particulier pour attiser la flamme de la haine nationale et afin et discréditer un mouvement d'émancipation. Quand les Patriotes ont souhaité obtenir des droits aussi légitimes que la responsabilité ministérielle, l'élection des juges, des droits égaux pour les autochtones, des écoles laïcs, quand ils ont dénoncé le patronage, le cumul des charges publiques ou la spéculation foncière, on leur a toujours opposé les mêmes arguments : les patriotes réagissent en tribu, ils s'opposent au «progrès» britannique, ils se referment sur eux-mêmes, leurs chefs ne sont qu'une poignée d'opportunistes, en fait, ils sont réactionnaires, ils sont bizarres, ils sont racistes. Dès lors, les Patriotes ont dû consacrer une énergie infinie à un énorme travail de dénégation. Sur 92 résolutions, au moins la moitié consiste à réfuter un procès d'intention fomenté par l'"élite" britannique. De 1834 à 1838 les Patriotes doivent constamment se disculper de pratiquer un racisme latent, de mépriser la culture britannique ou d'être des réactionnaires rêvant de rétablir l'intégrisme féodal au Canada. Que d'énergies perdues, que de temps consacré à convaincre leurs dénigreurs, que d'appuis et d'alliés, à commencer par les États-Unis (on dirait aujourd'hui la France), les Patriotes auraient-ils trouvés si leurs adversaires politiques ne s'étaient pas livrés à ce travail de dénigrement. Des accusations, oh! Combien injustifiées, envers un parti dont le numéro deux s'appelle Edmund Bailey O'Callaghan, dont le meilleur général s'appelle Wolfred Nelson, dont le chef, après 1838, s'appelle Robert Nelson, dont le principal leader dans la région de Deux-Montagnes s'appelle William Henry Scott. Au premier banquet de la Saint-Jean-Baptiste, en 1834, la moitié des invités sont soit irlandais, soit britanniques. Rappelons-nous la Déclaration d'indépendance du Bas-Canada dont l'article 18 affirme que «Que les langues française et anglaise seront en usage dans toutes les affaires publiques.» ou l'article 3 «Que les Indiens ne seront plus soumis à aucune disqualification civile, mais jouiront des mêmes droits que tous les autres citoyens du Bas-Canada.» Que d'énergie consacrée à se débarrasser de critiques non-fondées. Jusque dans le drapeau de Saint-Charles, l'étendard tricolore, vert, blanc, rouge où le vert réfère aux enfants de l'Irlande, le blanc à ceux de la France et le rouge à ceux de la Grande-Bretagne, unis en paix dans une république bas-canadienne. De 1837 à aujourd'hui, il est frappant de constater à quel point on continue d’opposer les mêmes démons aux aspirations nationales des Québécois. Nos principes et nos valeurs sont constamment pris comme la résurgences de «réflexes ethniques». Nos institutions financières collectives, vues comme cripto-racistes, nos PME québécoises comme des corporations rétrogrades et antisyndicales ; nos valeurs collectives, en somme, au mieux suspectes, plus souvent encore méprisées. Notre époque n'a pas inventé la rectitude politique, les Patriotes l'ont appris à leurs dépens. Si bien que, tout en continuant à concevoir un projet de société large, généreux et moderne, les Patriotes d'aujourd'hui doivent s'attendre, comme leurs prédécesseurs, à répondre coup sur coup, sereinement et posément aux accusations d'ethnocentrisme qui ne sauraient cesser.

En attendant, les tenants de la souveraineté, comme en 1837, se retrouvent surtout parmi mes frères et mes soeurs dont le français est la langue maternelle, c'est vrai ; un peuple à qui on nie le droit à l'existence doit pouvoir un temps se raidir et trouver dans son histoire et sa culture la force nécessaire à son propre accouchement. Mais qu'il vienne cet État indépendant, qu'il vienne ce pays québécois, et promettons, comme les Patriotes, la société la plus pluraliste et la plus ouverte depuis la République de Platon !


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