Texte de Félix Leclerc
(1914 – 1988)
En un jour de grande pluie
nous les enfants
avions transformé la maison en
gymnase.
Pyramides de chaises, fuites dans les
escaliers,
coups de sifflets, coups de balais,
affrontements,
nous avions dépassé la limite de la
tolérance.
Ma mère,
sur le bord de la crise de nerfs,
voit le ballon casser une vitre.
Très calmement, elle se lève,
met son chapeau et son manteau et
dit: «Je m'en vais».
Et elle est partie.
Nous étions sûrs qu'elle rentrerait
par la porte d'en arrière.
Elle n'est pas revenue.
Le poêle s'est éteint.
L'inquiétude et la peur se sont
installées sans bruit.
La pire nuit de larmes
de hurles
de panique
de cauchemars et de remords
que nous ayons connue de notre vie.
Les onze loups que nous étions étaient
devenus onze
petits poussins,
tous malades,
quand elle est apparue le
surlendemain.
Nous venions de sombrer dans le grand
trou noir
du manque d'air.
À sa vue,
la maison devint chapelle de fleurs,
de tendresse
et d'amour.
À partir de ce moment, nous avons
couvé,
aidé,
protégé
et adoré notre mère jusqu'à la fin
des temps.
La langue française devrait disparaître
du Québec,
s'en aller et ne plus revenir comme
une mère qui s'en va.
L'interdire pour un an.
Puisqu'on n'en veut pas. Qu'on en a
honte.
Et qu'on la traite avec ses trois siècles
sur le même pied
qu'une autre langue avec ses trois
ans.
Nous méritons tous qu'elle s'en
aille.
Plus de français nulle part,
ni au travail
ni à l'école
ni à l'église
ni au syndicat
ni au cinéma
ni au restaurant
ni à Radio-Canada
ni dans les journaux
ni dans l'affichage
ni dans le train
ni dans la chanson.
Fini, interdit et même payer
l'amende si on la parle.
Nous la découvririons peut-être
et à six millions
l'imposerions logiquement et sans
heurt,
comme chez tous les peuples du monde
où la langue
de la majorité est la seule
officielle.
À la Tour de Babel, elles étaient
toutes officielles,
de là, la confusion.