À propos de quelques mythes

Les juifs et le choix de l'école

Denis Vaugeois
Historien et éditeur

LeDevoir 18.6.00


Les mythes ont la vie dure. C'est dans leur nature. Si les juifs n'ont pas fréquenté les écoles franco-catholiques, c'est qu'ils en auraient été empêchés par une ou plusieurs lois. Si plusieurs d'entre eux se sont repliés dans des écoles confessionnelles juives privées, c'est par défaut.

Voilà deux mythes bien enracinés, soigneusement entretenus et qu'en toute bonne foi les médias et certains intellectuels continuent de véhiculer.

Dans un intéressant article paru récemment dans Le Devoir (27 mai 2000), la journaliste Caroline Montpetit rappelle, d'une part, les quotas imposés par McGill aux juifs et, d'autre part, «une loi excluant les juifs des écoles catholiques francophones, laquelle renvoyait en quelque sorte les juifs aux écoles anglophones».

Le Québec aurait donc été témoin d'un «antisémitisme francophone et anglophone, vécu différemment dans chacun des camps, qui a eu cours à Montréal jusqu'à la Révolution tranquille».

Et si la vérité était tout autre? Si les juifs avaient opté pour les écoles anglo-protestantes par choix, si les mécontents ou les dissidents avaient plutôt créé des écoles privées par convictions religieuses?

La place des juifs dans le système scolaire.

La Constitution canadienne de 1867 cherche à protéger les acquis en matière d'écoles confessionnelles. Il n'y a rien ni pour ni contre les juifs. Le système scolaire est double, catholique et protestant. Qu'adviendra-t-il des impôts fonciers des propriétaires juifs? Versés à un fonds neutre, il est prévu une redistribution aux commissions scolaires catholique et protestante.

Cette disposition sera modifiée dès 1870 alors que les juifs obtiennent le droit d'inscrire leurs propriétés dans le secteur de leur choix. Comme ils tiennent à avoir leurs propres écoles, les deux communautés qui s'en chargent (Shearith Israel et Shaar Hashomayim) s'entendent avec les commissions scolaires pour récupérer une partie des taxes. En 1886, la synagogue Shearith Israel passe une entente avantageuse avec la Commission scolaire catholique de Montréal, laquelle soulève les protestations de la Commission scolaire protestante qui voudrait récupérer toutes les taxes scolaires payées par les juifs, considérant que «la presque totalité de leurs enfants sont dans les écoles protestantes».

Ce malaise ressenti par les protestants conduira à la loi de 1903 qui établit que les personnes professant la religion judaïque seront traitées, pour les fins scolaires, de la même manière que les protestants. «Ces dernières [les juifs], explique Amédée Robitaille, ministre responsable de la loi, désirent être taxées pour l'entretien des écoles protestantes sans liberté de choisir comme elles le font en vertu de la loi actuelle. » Voilà donc cette fameuse «loi excluant les juifs des écoles catholiques francophones» à laquelle faisait allusion la journaliste du Devoir et qui prend un tout autre sens une fois remise dans son contexte. Cette loi a été voulue et acceptée par les protestants et les juifs de l'époque.

Rien ne va plus

La Commission scolaire anglo-protestante de Montréal croyait avoir réglé un problème financier. Ce sera tout le contraire. De 1903 à 1930, la population juive se multiplie par dix. Elle passe de 5000 ou 6000 à plus de 50 000. Evidemment, les nouveaux venus ne sont pas riches et bien peu sont ou deviennent rapidement propriétaires.

«A la Commission scolaire protestante, souligne Arlette Corcos dans Montréal, les juifs et l'école [Septentrion, 19971, le mécontentement grandit au même rythme que la population scolaire juive et que le fardeau financier»

Rien ne va plus entre juifs et protestants. Les recours aux tribunaux ne règlent rien. C'est alors que le premier ministre Taschereau fera un geste ignoré des historiens, mais béni de la majorité des éditorialistes et des leaders juifs de l'époque. Par une loi votée le 1er avril 1930, les juifs sont autorisés à former une commission scolaire juive et à recevoir les taxes scolaires des juifs et leur part de la taxe des neutres.

Peter Bercovitch, député libéral de Saint-Louis et artisan de la loi avec son collègue Athanase David, promet l'éternelle gratitude du peuple juif.

«Quebec has set a noteworthy example to the others provinces, showing that in the Roman Catholic Province of Quebec, all races and creeds can enjoy the freedom to which they are entifled» (Quebec Chronicle, 2 avril 1930).

La communauté juive est cependant divisée sur la question. Les protestants, pour leur part, jugent plus prudent de trouver un terrain d'entente. Ce qui est fait. Taschereau, talonné par une vingtaine de communautés culturelles montréalaises qui réclament des «classes spéciales», en profite pour faire abroger, le 4 avril 1931, la loi votée l'année précédente.

«Apprenez l'anglais, vous serez all right

Que voulaient exactement les juifs et les protestants? Ces derniers voulaient garder le contrôle de leurs écoles et les juifs voulaient apprendre l'anglais! «Apprenez l'anglais, leur répétait-on, et vous serez all right. Toute l'Amérique vous appartiendra.» C'est ce que rappelle avec humour Israel Medresh, journaliste du Keneder Odler, qui publie en 1947 Montreal Foun Nekhtn, que Pierre Anctil a traduit sous le titre LeMontréal juif d'autrefois (Septentrion, 1997).

«Les premiers mots d'anglais que ces immigrants [juifs] apprenaient de leur landslay [compatriotes] étaient., hurry up, come on, time is money, help yourself, never mind, what do you want... Beaucoup d'entre eux espéraient que plus vite ils pourraient apprendre l'anglais, plus vite ils laisseraient derrière eux les ateliers avec leurs contremaîtres et leurs hurry up, et parviendraient à s'établir un petit commerce bien à eux. » Le directeur de l'Institut Baron de Hirsch, M. Gordon, était tenu en haute estime, souligne Medresh, car il leur avait enseigné la langue du pays d'accueil, c'est-à-dire l'anglais.

Montréal n'est pas Philadelphie ni New York. David Rome, éminent historien juif, a souvent rappelé cette méprise des juifs. «New arrivals, he explained, adopted an English language identity because they failed to realize they were not living in Philadelphia or New York.»

«We came here, ajoutait-il, we did well and we adjusted to a mythical world which did not exist. [ ... ] Jewish immigrants, from the outset, were oblivious to the kind of unique society they were entering» (Canadian Jewish News, 12 mai 1978).

Outre l'ouvrage d'Israel Medresh, Pierre Anctil a aussi traduit, ces dernières années, les textes de deux autres leaders juifs montréalais, Hirsch Wolofsky et Simon Belkin.

Non seulement tous trois accordent-ils une place secondaire à l'antisémitisme (voir en particulier Medresh aux pages 178-181), mais le fait français de Québec ou de Montréal est à peine évoqué. Les trois livres en question, rappelons-le, ont été écrits en yiddish, une langue qui les mettait à l'abri des regards indiscrets. Medresh en particulier nous offre une vision de l'intérieur de sa communauté. Il le fait avec franchise, simplicité et humour. Il ne cache pas le profond désir des immigrants de réaliser le plus rapidement possible une «certaine ascension sociale». Or celle-ci passe par la langue anglaise.

Il faudra attendre l'arrivée des sépharades en provenance de l'Afrique du Nord, au début des années 1960, pour que la situation change. Mais c'est une autre histoire, qui ouvre la porte à de nouveaux mythes.

Conclusion: plusieurs explications

Si l'attrait de l'anglais est la principale raison pour expliquer la présence massive des écoliers juifs dans les écoles de langue anglaise, il y a tout de même d'autres explications.

La religion l'est doublement. Les juifs tiennent souvent à un enseignement religieux et les catholiques aussi, du moins à l'époque. À ce propos, Léa Roback, élevée à Beauport, près de Québec, a des propos révélateurs.

Chaque jour, Léa et son frère Henri se rendaient à Québec pour fréquenter une école anglo-protestante. Pourtant, tout se passait très bien pour les Roback à Beauport. Tellement que les religieuses de l'endroit se montrèrent offusquées du manque de confiance des parents à leur endroit. À l'école de Québec, expliquait Mme Roback, il n'y a pas d'enseignement religieux.» «Si c'est seulement ça, auraient fait remarquer les religieuses, on pourrait s'organiser pour envoyer vos enfants dans le corridor lorsqu'on parle de religion. » Et la maman de répliquer «Ça ne marcherait pas. Mes enfants passeraient la journée entière dans le corridor» (Allen Gottheil, Les juifs progressistes au Québec, 1988:67).

Les juifs pouvaient aussi avoir d'autres raisons de choisir les écoles anglo-protestantes. En général, elles étaient beaucoup mieux équipées. Ainsi, des parents pouvaient tout naturellement choisir les écoles anglo-protestantes parce qu'elles étaient plus belles, plus riches, mieux organisées.

Enfin, d'autres juifs, pour des motifs religieux, ont rejeté les ententes de 1930 et ont opté pour la création d'écoles privées. C'est le sujet principal de l'excellente étude d'Arlette Corcos, Montréal, les juifs et l'école (Septentrion, 1997).

Peu importe la ou les raisons. Les juifs mirent du temps à profiter pleinement des avantages qu'offrait la société québécoise et inversement, le Québec a été privé du dynamisme, de l'attachement ou de la fidélité d'un trop grand nombre d'entre eux. Ici, le mur, quand mur il y a, c'est la différence de langues. Il n'est pas trop tard pour le regretter.

 

 

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